Demande de recommandation pour une résidence d'artiste

Madame,

Plasticienne et médiatrice artistique pour le Musée F… à M…, j’ai eu l’occasion de me questionner sur l’appropriation du sens de l’œuvre, au travers des sens de la vue, du toucher, et du goût. Je suis interpellée par l’émergence d’une hypothèse de porosité des modalités sensorielles (la synesthésie1) dans la relation « artiste-œuvre-spectateur ». J’ai pu mettre à l’épreuve le rapport entre art et alimentation, dans ma pratique plastique et dans mes actions de médiation.

Problématique artistique contemporaine, l’aliment jaugé, manié, goutté puis ingéré, est aussi un formidable médium d’absorption, d’incorporation intime de l’œuvre d’art. J’ai ainsi eu l’opportunité de concevoir plusieurs dispositifs de « médiation synesthésique » en échos aux expositions de différents musées et centres d’art contemporain français, notamment le Musée F… et la P… à …, et très prochainement le Musée du Louvre à Paris autour de l’œuvre de Pierre Soulages.

 

Je me permets aujourd’hui de vous contacter à l’issue d’un tête-à-tête privilégié avec deux de vos livres, Manger fantôme et Le nuage, et afin d’avoir la chance de pouvoir évoquer avec vous, tant mes recherches plastique que mon projet de résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto pour l’année 2021.

Aussi loin que je remonte, mon travail plastique est ponctué de livres qui ont construit, révélé et enrichi celui-ci. Comme un catalyseur de stimuli, le livre réactive sans cesse le lien avec le monde qui nous entoure, et me permet de développer conjointement une posture de recherche et une posture créatrice.

Certains, dont les vôtres, se sont curieusement inscrits de manière indélébile dans la construction de mes recherches plastiques. Avec du recul, je dirais que ces écrits ont permis des déplacements de point de vue, un éclairage appétant pour se confronter au clair-obscur de recherches théoriques et pratiques, des arômes singuliers qui comme dans l’alimentation stimulent la faim.

Sans en faire une liste exhaustive et comme ils me reviennent à l’esprit il y eut :

L’ Eloge de l’ombre de Junishiro Tanizaki et l’importance du contenant pour accéder au monde.

– Vie et passion d’un gastronome chinois Lu Wenfu, comme une ode à la découverte d’ arômes.

Le Festin de Babeth, Karen Blixen, livre et film comme une scénographie et une approche plastique de la performance.

La Raison gourmande, Michel Onfray où se côtoient des héros : Dom Perignon, Grimod de la Reynière, Brillat-Savarin, Carême mais aussi avec, Descartes , Condillac …

Le Restaurant de l’amour retrouvé Ito Ogawa, où la curiosité et la faim glorifiées.

J’ai découvert votre livre « Manger fantôme » cet hiver dans une librairie à M… . Premier contact avec celui-ci : le titre, intrigant, il m’évoquait l’impossible, l’absence de trace et l’éphémère : trois ingrédients familiers dans mon travail.

Ici comme à chaque fois, le processus magique se réactivait. La prise en main : on le feuillette juste pour soutenir la curiosité (…surtout ne pas tout dévoiler … ) ; l’achat comme un objet très précieux, ensuite le cacher dans son sac de peur qu’il disparaisse, ouf ! Enfin je le possède et déjà je savoure ce moment d’anticipation, de découverte et d’immersion. La suite se déroulera confortablement installée : redécouverte de la table des matières qui est une mise en bouche. Enfin je fais mon choix comme au restaurant : je commencerai par « manger la transparence », la consommation du mystère. .

Je ne devais pas en rester là de cette rencontre avec vous, puisqu’une amie m’offrait quelques semaines plus tard : « Le nuage 10 façons de le préparer » ! Les sujets d’ingurgitation que vous traitez : transparence, fantômes, nuages…sont autant de pistes de réflexion sur la matérialité éphémère de l’œuvre dans ma pratique. La matérialité fugace du médium comestible est partie prenante de mon positionnement artistique. Dans mon travail, le sucre, le chocolat, l’ agar-agar ont été sélectionnés pour leurs qualités plastiques proches des matériaux de la sculpture, leurs qualités organoleptiques, leur pouvoir de transformation (liquide, solide poudreux… leur texture multiple, et leur nature éphémère générée par leur transformation avant même leur l’absorption).

C’est avec un grand intérêt et une grande admiration que j’ai eu la chance de parcourir les grandes lignes de votre projet commun avec avec Felipe Ribon, autour de « L’Ombre de la nourriture ». Ayant inscrit l’un de mes happenings artistique au sein d’une conférence internationale sur la résilience, j’ai pu goûter certains aspects de la relation paradoxale entre les dimensions vitales, rituelles, rassurantes de la nourriture et ses ombres écologiques, technologiques, économiques. La nourriture aujourd’hui plus que jamais questionne l’enjeu de notre empreinte.

Devant l’affinité que j’ai cru déceler entre vos travaux et les miens, je me permets donc de vous contacter pour évoquer mon projet de résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto pour l’année 2021, afin de solliciter votre bienveillance à travers des conseils et pourquoi pas une recommandation.

Je vous remercie par avance pour toute l’attention que vous voudrez bien porter à un projet que j’espère aussi appétant que le vôtre.

Bien à vous,

1La synesthésie désigne une expérience subjective dans laquelle des perceptions relevant d’une modalité sensorielle sont régulièrement accompagnées de sensations relevant d’une autre modalité, en l’absence même de stimulation de cette dernière. C’est cette correspondance, ces échos entre nos différentes modalités sensorielles, que j’ai choisi